Autrefois, les arbres avaient deux jambes.
Aujourd’hui, les arbres n’ont qu’une seule jambe, c’est entendu, tout le monde peut le constater mais cela n’a pas toujours été le cas.
Il ya bien longtemps, les arbres avaient deux jambes, ce qui leur permettaient de se déplacer en recherchant le maximum de lumière.
Il y avait donc des troupeaux d’arbres rassemblés selon les espèces et ces troupeaux se déplaçaient pour de grandes migrations.
Bien sûr, tous n’avaient pas les mêmes goûts. Certains aimaient grimper en montagne, d’autres adoraient bronzer en bord de mer, d’autres encore aimaient flâner le long des rivières et tremper les pieds dans l’eau fraîche et enfin certains aimaient par-dessus tout se laisser griller – c’est une expression naturellement – dans la chaleur et l’aridité du désert.
Si un arbre immense venait se placer à côté d’un tout petit et que ce dernier peinait à trouver de la lumière, il lui suffisait de se déplacer et il pouvait à nouveau bien profiter des rayons du soleil.
D’une manière générale, les arbres étaient très tolérants entre eux. Les bagarres n’existaient pratiquement jamais. Ils n’hésitaient pas à se mélanger tout en restant dans des moeurs convenables. Un arbre sec et fin des hautes montagnes ne se serait jamais aguiché d’une jeune demoiselle arbre bien grasse de la Côte d’Azur. Enfin pas à ma connaissance.
Au début, les arbres se reproduisaient toujours avec ceux du même clan mais, l’amour aidant, ils ont bien fini par se mélanger ce qui eu pour conséquence de donner de nouvelles variétés d’arbres tous plus beaux les uns que les autres. Bref, l’harmonie et la paix régnaient sur terre jusqu’au jour où… les hommes sont arrivés.
Vous comprenez, je n’ai rien contre les hommes mais je suis bien obligé de constater qu’ils ne visent que leurs propres intérêts.
Alors, quand un homme venait s’allonger aux pieds et à l’ombre d’un arbre bien tranquille, celui-ci partait ailleurs, chagriné que l’homme ait troublé son repos. Il faut dire que les hommes étaient bien un peu pot de colle !
Ou alors, quand un homme voulait attraper un beau fruit bien mûr, l’arbre s’en allait en courant, bien mécontent qu’on en veuille à ses progénitures. On pouvait voir de partout dans les plaines et ailleurs, des troupeaux d’hommes courir après des troupeaux d’arbres !
Oui mais voilà, les hommes ont évolué et sont devenus de plus en plus intelligents. Ils ont découvert l’acier pour fabriquer des haches, des coupe-coupes, des scies, des couteaux. Ils se sont rendu compte aussi que l’on pouvait utiliser les bois des arbres morts – ces derniers étant à peu près les seuls arbres qu’ils arrivaient à attraper – pour en faire du feu, des maisons, des outils, des instuments de musique et même du papier.
Alors, ils n’ont pas hésité une seconde. Ils ont organisé de grandes battues et la chasse à l’arbre à commencé. Pour éviter de courir sans arrêt après les arbres, ils se sont mis à leur couper systématiquement une jambe ! De sorte que depuis, les arbres ne peuvent plus bouger et restent plantés là où on les a laissé et, bien sûr, prennent racine à force d’immobilité.
Mais l’homme s’est retrouvé avec une grande quantité de jambes d’arbres et, même si une partie lui était fort utile, il lui restait toujours un bon paquet de jambes sur les bras… Comme l’homme est joueur et toujours bon enfant, il fit encore plus de feu, construisit encore plus de maison, encore plus d’outils, fabriqua encore plus de papier, etc. Toutes choses fort inutiles par ailleurs mais il fallait bien qu’il s’occupe un peu.
Aujourd’hui, de partout par le monde, les arbres se tiennent sur une seule jambe. Ils ont dû s’adapter pour rechercher la lumière ou, au contraire, se protéger contre l’agression du soleil. Un arbre ne fuit plus quand un homme vient cueillir un fruit mûr sur une de ses branches. Car aujourd’hui, les arbres ne peuvent plus bouger. Enfin…
Il paraît que le soir, quand tout est endormi, on peut voir des ombres sauter à cloche-pied. Les arbres se regroupent pour parler discrètement entre eux. On entend alors des murmures, des chuchotements et aussi quelques rires étouffés. Les comportements bizarres des humains et leurs activités étranges sont leurs sujets de conversation favoris.
Ils adorent se moquer de nous.
Texte écrit il y a fort longtemps pour mes enfants et posté le vendredi 4 mars 2009